Le capitalisme sur le terrain aux 20° et 21° siècles

Programme de recherche 2017-2022

Pyramid of Capitalist System, issued by Nedeljkovich, Brashich, and Kuharich in 1911. Published by The International Pub. Co. , Cleveland OH.

L’ambition de ce programme est d’apporter des contributions originales dans le champ émergent des études sur le capitalisme. Au cours des dernières années, des institutions aussi prestigieuses que Harvard, Princeton ou la New School for Social Research ont lancé des programmes de recherche sur le thème de l’histoire du capitalisme. Ce faisant, les historiens ont recommencé à apporter leur approche spécifique dans un champ jusqu’alors essentiellement labouré, dans la période récente, par les économistes, les géographes, les sociologues, les politologues et les spécialistes de la communication et des médias. L’avènement du numérique a donné lieu, aux États-Unis comme ailleurs et notamment en Europe, à de nombreuses recherches sur la façon dont cette « révolution » a modifié des dimensions essentielles du capitalisme, comme la création de valeur et les procès de travail. L’analyse de ces changements a apporté des questionnements nouveaux sur des périodes antérieures, ouvrant de nouvelles perspectives historiques sur les procès et régimes de travail notamment.

L’idée qu’il est nécessaire d’historiciser le capitalisme s’est récemment imposée chez nombre de chercheurs français travaillant sur les États-Unis et les Iles britanniques, notamment à la Sorbonne Nouvelle, à l’EHESS et à l’UPEC. Notre programme s’appuie donc sur les acquis de cette recherche mais son approche est différente. En France, la discussion a été essentiellement centrée sur le rôle de l’état, les politiques publiques et la dimension institutionnelle, et il convient de faire une place plus importante à l’histoire, à la sociologie et à l’ethnographie pour mesurer les changements induits au plus près du terrain : l’évolution du capitalisme a en effet reconfiguré le travail, la culture, la vie politique et les relations sociales sur le terrain. En ce sens, la démarche se rapproche de celle adoptée par les chercheurs aux États-Unis, où le capitalisme est davantage pris en compte comme processus social, et où le « tournant culturel » des sciences sociales s’est traduit par l’adoption d’outils théoriques méthodologiques nouveaux.

L’originalité de notre programme par rapport à cette approche américaine est qu’il interroge deux dimensions relativement moins explorées : l’histoire urbaine et l’histoire du travail, qui sont les deux axes du programme. Si le débat sur la manière dont le fondamentalisme de marché est bien engagé dans la communauté scientifique, beaucoup reste à faire pour comprendre la façon dont « la rationalité du marché » se constitue et produit ses effets dans les lieux de vie et de travail des métropoles américaines.

Les actions de recherche programmées s’appuieront sur le travail de terrain aux États-Unis des nombreux doctorants qui sont associés aux deux directeurs de recherche qui l’animent, sur les éclairages apportés par d’autres membres d’HDEA dont les centres d’intérêt (la religion, l’environnement, le loisir et la consommation, les études urbaines, la sociologie électorale, etc.) trouvent des points de rencontre avec nos problématiques, et sur les réseaux de recherche mis en place ces dernières années. En France, la collaboration déjà éprouvée avec des chercheurs dont les thématiques rejoignent largement les nôtres, notamment à Paris 8 (Sylvie Tissot), Paris 10 (Laurence Gervais and Marie-Hélène Bacqué), l’EHESS (Romain Huret) ou l’UPEC (Donna Kesselman) fournira l’occasion de partenariats interdisciplinaires. Sur le plan international, les collaborations engagés par Andrew Diamond, notamment celle, étroite, avec Thomas Sugrue (New York University), et par Olivier Frayssé (Christian Fuchs, Westminster University, Ursula Huws, Hertfordshire Business School, Mathieu O’Neil, Camberra University, David Bensman, Rutgers University, etc.) donneront un ancrage et un rayonnement international à nos activités.

Les deux axes du programme :
A. La ville néolibérale (Andrew Diamond)

Cet axe s’inscrit dans le prolongement d’une décennie de recherche consacrée à la longue marche de la néolibéralisation dans l’Amérique urbaine, avec l’objectif d’identifier de nouvelles approches, dans le projet d’historiciser, au niveau local et dans le contexte des métropoles américaines, la prolifération et la normalisation de principes, de politiques et de modes de gouvernance qui favorisent l’adoption de solutions fondées sur des logiques de marché à une large palette de problèmes sociaux, politiques et économiques. Notre ambition est de répondre, sur la base d’un effort de recherche collectif à deux questions : comment écrire une histoire de la néolibéralisation sur la longue période, en opposition à la thèse dominante selon laquelle le néolibéralisme serait devenu subitement dominant au milieu des années 1970 ? Comment rendre compte de cette longue marche à la fois dans une vision descendante et ascendante, en explorant le passage de la théorie politique à l’idéologie politique puis à la forme de rationalité dominante au sein d’une culture politique qui, comme l’affirme Wendy Brown, « considère que l’être du citoyen se résume à celle d’un acteur économique rationnel dans toutes les dimensions de sa vie » ? La mise en œuvre de ces nouvelles approches devrait pouvoir permettre de reculer les frontières du questionnement historique, aujourd’hui concentré sur la description des conditions et des dynamiques du capitalisme dans sa phase actuelle, pour aborder de manière critique les questions de causalité permettant d’élucider le triomphe des rationalités de marché et la réduction à l’économique de la vie.

B. Capitalisme et régimes de travail (Olivier Frayssé)

Cet axe s’inscrit dans le prolongement de travaux de recherche portant sur la centralité du travail dans la formation des relations sociales, de la culture, et dans la vie politique. Le concept de régime de travail retenu est celui de Miglione, « l’ensemble relativement cohérent et permanent des règles de la vie sociale qui permettent de mobiliser l’énergie des travailleurs dans des formes typiques ». La montée du néolibéralisme est inséparable d’un passage d’un régime de travail paradigmatique, le régime fordiste dans toutes ses variantes, caractérisé par l’expansion de la « standard Employment Relationship et le développement de la « société salariale » à des régimes post-fordistes en expansion dans le cadre de la « gig economy », du développement du travail du consommateur, notamment sous la forme du « digital labor », des régimes de travail du numérique, et du paradigme naissant du « logged-in ». La rapidité de ce changement nous oblige à aborder la question des causes, des conditions et des conséquences de la mise en place de ces nouveaux régimes dans la période récente, mais aussi à les mettre en perspective historique, en analysant les spécificités de régimes de travail antérieurs, comme l’esclavage, le « travail libre », les configurations agrariennes / artisanales, etc. Les objectifs de recherche sont au nombre de quatre: élucidation de la relation entre régime de travail et mode d’accumulation du capital ; conceptualisation plus fine de la notion de régime de travail, notamment en intégrant aux catégories classiques des sociologues du travail, comme la subordination, les catégories marxistes de la subsomption réelle et formelle, de l’aliénation et de l’exploitation ; analyse des conséquences de la coexistence de plusieurs régimes de travail, à l’intérieur des États-Unis et dans la chaine de valeur globale, notamment en matière politique et culturelle ; mise en relation des formes d’organisation des travailleurs avec les régimes de travail , sur la longue période et dans une vision prédictive à l’ère du numérique.